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1. La situation actuelle en Allemagne: aggravation des inégalités sociales


Depuis la fin des années 80, les changements structurels économiques en Allemagne, avec la transition du fordisme au post-fordisme, ont bouleversé le marché du travail (Hitz/Schmid/Wolff 1995; Lipietz 1995; Henkel 2000). Graves en sont les conséquences: l'effondrement de l'industrie (désindustrialisation) et la flexibilisation de la production ont été suivis par la suppression d'emplois non spécialisés qui étaient principalement occupés par des immigrés. La croissance des nouvelles industries, telles que les technologies de pointe, a permis la création d'emplois hautement qualifiés et d'emplois non qualifiés dans les secteurs de la recherche, du développement et de la gestion, mais aussi dans le secteur de la fabrication où un nombre croissant de femmes trouvent un emploi (néo-industrialisation). Le secteur des services, en plein essor lui aussi, (tertiarisation) affiche une dichotomie semblable entre les emplois hautement qualifiés dans le secteur des services aux entreprises et les emplois non qualifiés dans le secteur des services aux particuliers, avec une tendance vers l'ethnisation. En outre, les contrats de travail flexibles fragilisent la sécurité de revenu dans tous les secteurs de l'économie (salaires inférieurs aux salaires minimaux garantis, contrats de travail et services, contrats à durée déterminée, travail indépendant imaginaire).

Ces transformations tendent à diviser la société de plusieurs façons. La polarisation du marché du travail se manifeste par un écart grandissant entre ceux qui travaillent et les sans-emploi, entre ceux qui ont un emploi relativement stable et ceux qui ont un emploi précaire, et entre ceux qui sont hautement qualifiés et ceux qui ne le sont pas suffisamment. Un fossé se creuse entre les salaires relativement élevés et les bas salaires, tandis que la classe des salaires moyens ne cesse de se réduire. Et ce phénomène, à son tour, polarise les habitudes de consommation et les styles de vie (Schmid 1996). Pour finir, la course aux emplois non qualifiés, au logement HLM, etc. peut provoquer des tensions sociales entre les Allemands et les immigrés et entre les résidents non-allemands bien établis et les nouveaux arrivants (Anhut/Heitmeyer 2000). La structure sociale pyramidale fordiste a également indiqué de grands écarts entre les revenus, mais c'était une structure où chaque niveau était basé sur le précédent et où chacun avait sa place dans la société et y jouait un rôle indispensable. Cette pyramide est remplacée par le « sablier » post-fordiste, où les classes moyennes se rétrécissent de plus en plus et où les classes les plus basses ne sont plus vraiment importantes pour celles qui sont « tout en haut ». Au contraire, elles ont tendance à vivre sur l'excédent généré par les classes aux revenus plus élevés (Cars/Johansson 2000).

Finalement, la pauvreté augmente, en raison du nombre croissant des sans-emploi (de longue durée) et des bénéficiaires de revenus de transfert. Une nouvelle marque d'inégalité sociale émerge lorsque la pauvreté devient synonyme d'exclusion des individus ou des ménages issus des standards de vie sociétaux moyens, et si en plus, les immigrés n'ont que peu de possibilités de s'intégrer à cause de leur marginalité juridique et culturelle (Häußermann 2000). En outre, les styles de vie individualisés qui apparaissent avec la fragmentation sociétale détruisent les réseaux sociaux.

La fragmentation de l'espace urbain reflète, à échelle réduite, le clivage social de la société (Hitz/Schmid/Wolff 1995). L'élément clé est le développement du marché du logement avec ses segments divergents. Le retrait du gouvernement du secteur du logement, particulièrement du secteur de la construction de logements HLM, observé depuis de nombreuses années, a conduit à une plus grande réglementation interne depuis la fin des années 80. Les ménages ayant de meilleurs revenus profitent de cette plus grande liberté et décident de l'endroit où ils veulent vivre, si bien que ces segments de population ont tendance à abandonner les quartiers considérés comme « perdants » dans la mutation structurelle économique, tandis que les ménages défavorisés viennent s'y installer (Häußermann 2000).

La fragmentation de l'espace social qui en résulte risque d'exclure des quartiers entiers des processus urbains. Des quartiers comme les « quartiers avec un besoin particulier de développement » - et spécialement les quartiers défavorisés ou voisins de vieux quartiers et les nouvelles grandes cités implantées dans les zones périphériques - témoignent d'un mélange complexe de problèmes interdépendants : problèmes de croissance, d'écologie, d'infrastructures, sans oublier les problèmes économiques et sociaux. Ces conditions défavorables mettent les résidants dans une position de faiblesse : puisque de nombreux quartiers dits « défavorisés », qui étaient au départ des quartiers intégrés socialement, sont devenus des « lieux de rassemblement » pour des groupes de population défavorisés très hétérogènes et qui souvent ne nouent aucune relation les uns avec les autres, de nombreux résidants réagissent en se repliant sur eux-mêmes et en se résignant. Ces quartiers perdent leur fonction de réseau social. Dans certains quartiers, l'apprentissage social a produit une « culture inadaptée » chez les enfants et les jeunes, qui, dans un environnement n'offrant que peu de modèles et de représentants de la « vie normale », ne prennent pas conscience de ce que peut leur apporter l'école, l'éducation et le travail. Dans un environnement marqué par le chômage, la délinquance et l'aide sociale viennent remplacer le travail en tant que bases matérielles pour consommer. De nombreux « quartiers avec un besoin particulier de développement » souffrent d'un manque de reconnaissance de la part du « noyau de la société »; ils sont les victimes d'une image négative qui peut aller jusqu'à la stigmatisation du quartier et de ses habitants (Dangschat 1999; Häußermann 2000).

Les habitants des quartiers défavorisés sont alors exclus à plus d'un titre : sur le plan économique puisque bon nombre d'entre eux n'ayant pas les qualifications requises, n'ont jamais la possibilité de pénétrer le marché primaire réorganisé de l'emploi; sur le plan culturel avec la perte de l'estime de soi résultant de la stigmatisation et de la discrimination; sur le plan social parce qu'ils sont séparés du « noyau de la société »; et enfin sur le plan institutionnel parce que les relations entre les gens concernés et les institutions politiques ou celles de l'État-providence se dégradent. De plus, un cercle vicieux et explosif menace aussi sur le plan politique. (Häußermann 2000).

  
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